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Kadhafi rêvait-il d’une union entre les États-Unis d’Afrique et le monde arabe ?

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Cette scène se passe durant le sommet de l’Union africaine en juillet 2009 et le Guide libyen y évoque une union entre les futurs états-unis d’Afrique et le monde arabe.

Mais ce que ne savent pas la plupart des naïfs qui l’idolâtrent sans jamais avoir rien lu sur le personnage, c’est que toutes les propositions que Kadhafi a fait aux Africains (union des états, monnaie unique, banque centrale etc) avait déjà été faites au monde arabe qui n’a jamais prêté attention à la légèreté du versatile personnage et à ses caprices plus ou moins fantasques.

Un extrait de son discours de divorce d’avec le monde arabe nous en dit beaucoup plus. Ce speech date de 2003 et il n’évoquera les États-Unis d’Afrique qu’à partir de 2009, une fois que le monde arabe aura rejeté une à une ses idées de fusion.

LES ARABES SONT FINIS

L’unité arabe était l’objectif du mouvement révolutionnaire que nous avons lancé dès 1959, ici, à Sebha, avec des groupes clandestins d’étudiants et militaires libres et unionistes. C’est pourquoi je vous invite à vous pencher sérieusement sur cet événement historique en raison de l’état dans lequel se trouve actuellement la Nation arabe, le nationalisme arabe, l’unité arabe. … Nous, nous avons fait notre devoir pour la cause arabe et avons souffert depuis que nous étions étudiants. Nous avons manifesté, nous avons fait de la prison, nous avons soutenu l’Algérie, la Palestine, la fusion entre l’Égypte et la Syrie, la révolution irakienne, la bataille de Bizerte en Tunisie, le Yémen du Sud.  C’était le temps de la lutte armée pour la libération. Nous ne voyions pas alors notre destin en dehors de l’union panarabe. J’ai dit et redit dans mes discours et mes écrits que la Nation arabe n’aura pas d’avenir tant qu’elle ne réalisera pas son unité. Aujourd’hui, je constate avec beaucoup d’amertume
que les Arabes ont échoué.

Quand je militais pour l’unité arabe, avant et après la révolution du 1er septembre 1969, quand je distribuais des tracts, quand je m’exposais au danger, je le faisais sincèrement pour une cause juste. Ce n’était pas pour des raisons sentimentales ou affectives, mais pour des raisons existentielles. Il n’y avait aucune raison de douter de la viabilité d’une Nation arabe si bien dotée en ressources naturelles : du pétrole, du gaz, des métaux, des minerais.  Cette nation domine la mer Méditerranée, la mer Rouge et l’océan Indien. Elle s’étend sur deux continents, l’Asie et l’Afrique.

Malgré toutes leurs ressources, les Arabes n’ont rien fait à ce jour. Ce ne sont pas les peuples qu’il faut blâmer, mais les militaires qui ont pris le pouvoir en leur nom. Toute l’erreur est là : les révolutions, à commencer par celle de Nasser en Égypte, étaient militaires, même si elles affichaient des slogans populaires et unionistes ! Des groupes se sont infiltrés à l’intérieur de ces régimes révolutionnaires, comme des virus ou des microbes à l’intérieur du corps humain, pour les tuer. Les peuples ont fait confiance à leurs officiers libres et à leurs armées. Résultat : zéro. Les armées arabes ont été vaincues par l’ennemi. Pis, elles ont bâillonné les peuples pour les empêcher de se révolter, de s’unir.  C’est ainsi que l’union entre la Syrie et l’Égypte a été annulée par les militaires trois ans après sa proclamation. Quand l’Irak a été menacé, dans les années 1970, je lui ai proposé de se défendre en réalisant une union avec la Syrie et l’Iran. Le président irakien m’a répondu : « Parlez de votre pays, ne parlez pas de l’Irak.  » Je lui ai rétorqué : « Bien, bien, d’accord, mais attendez et vous verrez où votre isolement va vous mener. »

L’Algérie a combattu seule la colonisation française pendant une dizaine d’années. Pourquoi n’avons-nous pas vu des milliers d’Arabes combattre à ses côtés ? La Libye a affronté la colonisation italienne pendant vingt ans, les Arabes nous ont regardés sans bouger.  Comme ils ont regardé sans bouger les Yéménites, les Palestiniens.  La solidarité arabe, ça n’existe pas ! Les dirigeants arabes n’ont ni pitié, ni dignité, ni honneur, ni
amour envers les femmes, les enfants, leurs frères et soeurs en Irak, en Palestine, en Somalie, aux Comores, en Libye, et partout ailleurs dans le monde arabe.

Quand les Britanniques ont demandé à Margaret Thatcher pourquoi elle avait aidé les Américains dans leur attaque contre la Libye en 1986, elle a répondu qu’elle l’avait fait par solidarité. Pourquoi les Arabes ne se sont-ils pas conduits avec la Libye comme Thatcher avec les États-Unis ? Les Arabes ont regardé, comme des spectateurs au cinéma, les forces aériennes et navales nous bombarder. Ils n’ont pas levé le petit doigt.

Arabes, mais où êtes-vous donc ? Où sont vos dirigeants ? Fini le nationalisme arabe, fini la Nation arabe, fini l’âge d’or des Arabes. Ils sont entrés dans l’ère du déclin. L’Inde, malgré ses sept cents communautés, a constitué un État unique. Les Américains ont formé une fédération de cinquante États. Ils n’étaient pas une nation, mais ils le sont devenus. Il en est de même de la Turquie, de l’Iran, de l’Italie. …

Nous avons dit aux Arabes : « Unissez-vous ! » Mais personne ne nous a répondu. Aujourd’hui, le monde a changé. C’est le temps de la technologie, le temps des grands ensembles. Les continents s’unissent en Amérique, en Europe et également en Afrique.

Toi l’Égyptien, toi le Soudanais, toi le Libyen, toi le Tunisien, toi l’Algérien, toi le Marocain et toi le Mauritanien, vous êtes des Africains. Vous ne pouvez plus parler de nationalisme arabe, d’unité arabe. Vous faites partie du continent africain. Vous devez parler de l’Union africaine. Si l’Afrique n’est pas votre terre, alors revenez à votre terre, revenez à la péninsule Arabique. Ah ! si tous les Arabes de Mauritanie jusqu’à l’Égypte retournaient à la péninsule arabique, ils auraient au moins une part de pétrole.  C’est tout ce qui leur reste. Car les Arabes sont devenus la risée de tous. Ils sont finis. Ils n’ont pas réfléchi à leur avenir, ils n’ont pas voulu s’unir.  Aujourd’hui, ils
voient les autres, autour d’eux, en train de s’unir. Des petits se joignent aux grands, des grands se joignent aux petits, pour former des espaces encore plus grands.

Les Maghrébins ont fait l’Union du Maghreb arabe… Mais cela fait des lustres que je leur demande de s’unir. Nous avons signé la « déclaration de Djerba » qui devait réaliser la fusion entre la Tunisie et la Libye. J’ai signé un accord à Hassi Messaoud avec le président algérien Houari Boumedienne. Il devait permettre à nos deux pays de fusionner si l’Égypte reconnaissait Israël. L’Égypte a reconnu Israël, mais la fusion entre la Libye et l’Algérie ne s’est pas faite comme prévu.  Nous avons ensuite proclamé l’Union
avec le Maroc à Oujda…

Pourquoi rien de tout cela ne s’est réalisé ? La faute n’incombe pas à la Libye, mais à ses partenaires. Anouar el-Sadate a déchiré le traité d’Union égyptolibyenne. Gaafar Nimeiri a déchiré le traité d’union tripartite entre le Soudan, l’Égypte et la Libye.  À quoi sert aujourd’hui l’Union du Maghreb arabe ? Sa création ne répond pas à ma demande, mais à celle de l’Union européenne. Elle n’est pas le fruit d’une réflexion maghrébine, mais celui d’une stratégie européenne. L’Union européenne a dit qu’elle ne pouvait pas coopérer séparément avec chacun de nos pays. Il fallait nous unir pour créer un marché unique de Tripoli à Nouakchott. Les Européens ricanent quand quelqu’un de chez nous vient leur acheter dix voitures et qu’un autre vient ensuite lui en commander cent.  Ils nous disent : unissez-vous pour qu’on puisse vous en vendre cinq cent mille d’un coup ! Même cette Union du Maghreb arabe, qui a été faite à la demande des Européens, nous n’arrivons pas à la faire vivre.

La Libye, depuis la révolution de 1969, s’est donc battue en faveur de l’union arabe. Et c’est pour cela qu’elle est devenue l’ennemi numéro un des États-Unis, du sionisme, de l’Occident. Nous n’avions aucun problème bilatéral ni avec les Américains, ni avec les Européens, ni même avec les Juifs. Toutes les catastrophes que nous avons subies s’expliquent par notre soutien aux causes arabes. Ils ont bombardé nos maisons, tué nos enfants.  Et, pendant ce temps-là, les Arabes ont regardé sans broncher.

C’est en fait parce que la Libye est considérée comme un pays arabe que les médias ne nous laissent pas tranquilles. Est-ce qu’ils parlent du Lesotho, du Botswana, du Malawi ou de la Guinée équatoriale ? Non. Alors, je leur dis stop : la Libye est désormais un État africain. Arrêtez de vous en prendre à nous, de nous insulter. Considérez-nous comme des Africains, comme des nègres, éloignez-vous de nous et nous nous éloignerons de vous.
Qu’y a-t-il de commun entre la Libye et le Koweït ? Rien. L’une se trouve en Afrique et l’autre en Asie et ce sera ainsi jusqu’à la fin des temps. Nous ne nous rencontrerons jamais, l’un est au paradis [Kadhafi considère l’Afrique avec ses terres, ses fleuves et ses forêts comme un paradis] et l’autre en enfer. Ne nous méprisez pas, ne complotez pas contre nous, nous ne sommes plus arabes. Nous sommes africains.

Ô ! frères d’Égypte, de Tunisie, du Koweït, d’Arabie saoudite, du Maroc et d’ailleurs, considérez-nous désormais comme des Africains de São Tomé e Príncipe ou de Guinée-Conakry. Laissez-nous vivre en paix. Nous vous avons donné de l’argent, nous vous avons donné des armes, nous avons souffert à cause de vous. Sans résultat. Aujourd’hui, vous êtes tous amis avec les États-Unis, vous avez reconnu Israël. La Libye ne reconnaîtra jamais Israël jusqu’à la fin du monde, si Dieu le veut ! Aujourd’hui, vous nous insultez. Sadate nous a insultés, lui à qui nous avons offert, lors de la guerre d’octobre 1973, cent avions de combat Mirage, des canons, des munitions, des missiles, des bulldozers ainsi que les équipements nécessaires pour franchir le canal de Suez. Le pauvre peuple égyptien ne l’a jamais su. Je ne demande pas que l’on me remercie, je n’ai fait que mon devoir devant l’Histoire.
Nous avons donné notre sang également aux Libanais, aux Palestiniens.  Nous leur avons donné notre argent. Nous avons entraîné leurs troupes. Et, à cause de tout cela, nous sommes devenus les terroristes tandis que, eux, se réconciliaient avec les Américains, avec les Israéliens. À cause de tout cela, mon pays figure jusqu’à aujourd’hui sur la liste noire des États terroristes.

C’est sur intervention de plusieurs États arabes ainsi que des responsables de la Ligue arabe que j’ai à nouveau renoncé à quitter la Ligue [mars 2002, NDLR]. Si la Libye sort de la Ligue, l’Égypte sera isolée, le Machrek et le Maghreb seront coupés en deux, m’a-t-on dit. C’est alors que je leur ai proposé une dernière bouée de sauvetage. J’ai présenté mon projet d’Union arabe [30 août 2003], une Union qui remplacerait la Ligue arabe et qui
serait dotée d’une Constitution, d’un Conseil présidentiel, d’un Conseil des ministres, d’une Banque centrale, d’un Fonds monétaire, d’un marché commun.  J’ai proposé, à l’intérieur d’une confédération ou d’une fédération, la création et le renforcement de groupes régionaux : la Syrie et le Liban formeraient une sorte d’entente, qui légaliserait définitivement la présence militaire syrienne ; le Conseil de coopération du Golfe accepterait l’adhésion du Yémen et de l’Irak, l’Union du Maghreb arabe sortirait de sa léthargie ou de son coma.  Les médias n’ont jamais parlé de ce projet, évidemment sur ordre des pouvoirs politiques en place. Mais ils ont beaucoup parlé de choses futiles, comme le règlement des affaires de Lockerbie ou du DC-10 d’UTA. Ils se sont attaqués à Kadhafi.

Les Arabes sont, en fait, incapables de réaliser le moindre projet commun. Ils ont perdu leur dignité, leur honneur. Ils sont finis. Leurs régimes sont finis. Nous ne devons plus perdre de temps avec eux. Désormais, nous appartenons à l’Union africaine, à l’Afrique. Pour la mille et deuxième fois, je demande au peuple libyen de quitter la Ligue arabe sans délai.  La Ligue arabe ne vaut rien dans la réalité, ses fonctionnaires ne sont plus payés depuis quatre mois, les pays membres ne versent plus leur contribution.  Les Arabes attendent qu’on les écrase, qu’on les égorge, qu’on les coupe en morceaux, qu’on les mange cuits ou grillés. … Tous attendent, un État après l’autre, une ville après l’autre, après Bagdad, Gaza, Jénine. …

(Traduit et adapté par Samir Gharbi, à partir du texte publié par le quotidien libyen Al-Jamahiriya le 6 octobre.)

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